Pourquoi développe-t-on une maladie coeliaque ?
Le scénario de la maladie est connu mais il reste des zones d'ombre.
En effet, pour qu'il y ait maladie coeliaque, rappelons qu'il faut :
- Une prédisposition génétique. Plus de 95% des patients ont un HLA DQ2-DQ8 (pour comprendre ce dont il s'agit, voir la partie "immunologie"). La MC est en effet fortement associée avec les gènes codant pour les molécules du complexe majeur d'histocompatibilité de classe II (CMHII), HLA-DQ2 et HLA-DQ8 (sur le chromosome 6 en position 21.3). Cette prédisposition n'a rien de rare, elle concerne 30% des Occidentaux, sans parler de ceux qui ont développé une maladie coeliaque sans avoir ce profil génétique, dont la proportion est peut-être sous-estimée.
- Consommer du gluten : « l'élément nécessaire mais non suffisant pour le développement de la maladie coeliaque est le gluten. Il n'y a pas de maladie coeliaque sans gluten. » (World Gastroenterology Organisation Practice Guidelines, 2007). « La maladie coeliaque s'apparente moins aux allergies alimentaires qu'aux maladies auto-immunes. Néanmoins, son expression strictement dépendante d'une exposition au gluten en fait une exception parmi ces maladies puisqu'elle est la seule pour laquelle un facteur environnemental clé a été identifié. » (La maladie coeliaque : une maladie auto-immune induite par un antigène alimentaire, N. Cerf-Bensoussan, Bana Jabri, Médecine/sciences, 2001 ; 17 :1129-38).
- Un ou des facteurs déclenchants. De nombreuses hypothèses ont été faites pour tenter d'identifier les facteurs déclenchants. Par exemple :
o Les affections intestinales : « L'hypothèse infectieuse a récemment été renforcée par l'apparition de maladie coeliaque chez des patients traités par l'interféron alpha, une cytokine produite lors d'infections virales, et surtout par la mise en évidence de cette cytokine ans l'intestin de patients atteints de maladie coeliaque non traités. L'interféron alpha possède des effets immunomodulateurs qui pourraient favoriser la rupture de la tolérance orale au gluten. » (Monteleone G., Pender SL, Alstead E., Hauer AC, Lionetti P., MacDonald TT : Role of interferon alpha in promoting T helper cell type 1 repsonses in the small intestine in coeliac disease. Gut 2001 ; 48 :425-9.)
o Une perméabilité anormale de la muqueuse intestinale, appelée syndrome de l'intestin perméable ou, en anglais, Leaky Gut syndrom. (Fasano A. Not T, Wang W, et al., Zonulin, a newly discovered modulator of intestinal permeability, and its expression in coeliac disease, Lancet 2000 ; 355 :1518-19)
Ainsi, la zonuline, une protéine découverte en 2000, est un modulateur de la barrière intestinale, les jonctions serrées de la muqueuse intestinale.
C'est un mécanisme capital. Ainsi, la toxine du choléra (une entérotoxine appelée ZOT, Zonula Occludens Toxin) est imitée par certains virus qui parviennent à ouvrir la barrière de l'épithélium intestinal en se présentant comme la zonuline pour se répandre ensuite dans la circulation sanguine puis tout l'organisme. La modification de la perméabilité intestinale pourrait être un mécanisme de défense répondant à la colonisation bactérienne de l'intestin grêle. Les AINS (anti-inflammatoires non stéroïdiens) augmentent aussi la perméabilité intestinale.
En résumé, ce qui peut perturber les 100 000 milliards de bactéries «amies» de notre intestin constituant la flore saprophyte: antibiotiques, corticoïdes, bactéries, médicaments (...) peut jouer un rôle déclencheur. Notons que l'on peut consommer des antibiotiques ou des médicaments à son insu, à travers les résidus de l'alimentation ou de l'eau, par exemple. 
Au sujet de cette perméabilité accrue de l'intestin, il est intéressant de noter qu'elle a été mentionnée comme le facteur déclenchant de la maladie lors de la semaine de meeting annuel sur les maladies digestives[1] qui s'est tenu en mai 2008 à San Diego en Californie (75 sessions sur des sujets divers mandatées par l'association américaine de gastroentérologie).
Je cite[2] (et traduis) :
« Bien que 30 à 40 % de la population mondiale ait le génotype HLA DQ2-DQ8 et le fait que chacun soit virtuellement exposé au gluten, pourquoi seulement un pour cent d'individus développe la maladie coeliaque ? Plusieurs études citées lors de ce meeting permettent de répondre. Trois de ces études sont en faveur d'un troisième élément, la perte de la fonction de barrière intestinale qui est un aspect majeur du problème.
Un groupe d'étude australien de l'université d'Adélaïde rapporte que la gliadine a augmenté la perméabilité intestinale en redistribuant les claudines, des protéines qui ont un rôle essentiel dans les jonctions serrées de la barrière intestinale qui permettent la perméabilité intestinale. En utilisant un modèle de souris céliaque transgénique, un autre groupe de l'Université de Mc Master du Canada a présenté deux études dans lesquelles il démontrait que le gluten ingéré par des animaux rendus sensibles augmentait la perméabilité intestinale qui était aggravée par l'administration d'anti-inflammatoires non-stéroïdiens et atténué au moyen d'un traitement par un inhibiteur de la zonuline, une molécule qui régule la perméabilité intestinale. Il est intéressant de noter que la correction du défaut de la barrière intestinale a entraîné une baisse de l'infiltration intra-épithéliale des lymphocytes (signe de la maladie coeliaque active), suggérant que l'augmentation de la perméabilité intestinale fait partie intégrante de la séquence pathogène de la maladie. »
o Un déficit en vitamine D qui joue un rôle également dans l'augmentation de la perméabilité intestinale que nous venons d'évoquer mais qui a toutefois un impact immédiat sur le système immunitaire: « Plusieurs observations ont démontré que la vitamine D inhibe le processus pro-inflammatoire en supprimant l'activité trop intense des cellules immunitaires qui prennent part à la réaction auto-immune. La vitamine D influe sur la régulation du développement et sur le fonctionnement des cellules T. En effet, des cellules T auto-réactives se développent lorsqu'il y a absence de vitamine D ainsi que de signaux délivrés à travers les récepteurs de vitamine D, alors que des cellules T ayant une réponse équilibrée se développent en présence de vitamine D et de récepteurs de vitamine D fonctionnels, empêchant ainsi l'auto-immunité c'est-à-dire empêchant le système immunitaire d'attaquer les tissus du corps. » (Réjean Perron, SOSGluten.ca 23/11/2007, ici)
o Des rotavirus et adénovirus ont été suspectés d'être des éléments déclencheurs sur une population prédisposée génétiquement, lors d'une étude de 2006 sur 1931 enfants des environs de Denver.[3]
o L'allaitement maternel inexistant, court ou encore non concomitant avec l'introduction du gluten est un facteur démontré dans différentes études. Entre 1985 et 1987, une épidémie de maladie céliaque a ainsi été observée chez les moins de 2 ans en Suède, suivie d'un déclin rapide entre 1995 et 1997. Ce dernier a coïncidé avec une campagne de prolongation de l'allaitement maternel et de l'introduction du gluten en parallèle. Il reste à montrer si ces précautions retardent seulement l'apparition de la maladie ou la réduisent. (Ivarsson A., Persson LA, Nystrom L. et alii, Epidemic of coeliac disease in Swedish children, Acta Paediatr 2000 : 89 :165-71).
[1] Compte-rendu du 21/5/2008 par Alessio Fasano, disponible ici, en anglais.
[2] « Why, despite the fact that 30% to 40% of the population worldwide has the necessary HLA DQ2/DQ8 genes (ie, class II human leukocyte antigen HLA genes DQ2 or DQ8) and despite that virtually everyone is exposed to gluten, do only 1% of individuals develop celiac disease? Several studies presented at this year's DDW meeting attempted to answer this question. Three of these studies advocated a third element, the loss of the intestinal barrier function, as an integral part of the problem.... »
[3] STENE Lars C., HONEYMAN Margo C., HOFFENBERG Edward J., HAAS Joel E., SOKOL Ronald J., EMERY Lisa,TAKI Iman, NORRIS Jill M., ERLICH Henry A., EISENBARTH George S., REWERS Marian, Rotavirus infection frequency and risk of celiac disease autoimmunity in early childhood : A longitudinal study ; The American journal of gastroenterology , 2006, vol. 101, no10, pp. 2333-2340. Résumé - Autre lien
Dernière modification : 14.10.2009
Commentaires des visiteurs
- Nom
- Date
- Commentaire


