Quand la viande de porc pousse dans l'éprouvette d'un laboratoire…
Pour la première fois, on a créé de la viande de porc à partir de cellules de porc vivant cultivées dans une boîte de Pétri. S’agit-il des prémisses du monde inquiétant du film Soleil vert ? Cette viande « in vitro » est au contraire vantée comme un antidote aux milliards de tonnes de gaz à effet de serre émis chaque année par les animaux de ferme. De plus : « On pourrait prendre la viande d'un seul animal pour créer le volume de viande précédemment fourni par un million d'animaux », a déclaré Mark Post.
Ce professeur de physiologie à l'université d'Eindhoven et son équipe ont d'abord extrait des cellules de muscle d'un porc vivant. Ces cellules ou myoblastes sont programmées pour se transformer en muscle et réparer les dommages éventuels. Les myoblastes ont ensuite été incubés dans une solution contenant des éléments qui facilitent leur multiplication. Ce "bouillon" nutritif est pour l’instant dérivé de produits sanguins de fœtus animaux mais les chercheurs espèrent mettre au point une solution synthétique.
Est-ce appétissant ? Pas encore ! Le résultat décrit est «collant » et manque de cohérence. On est encore loin de la tranche de rôti... L’équipe de chercheurs va donc essayer d’améliorer la texture de la viande obtenue qui est celle de muscles qui n’ont jamais connu l’exercice. Un paradoxe. « Ce que nous avons pour le moment c'est un peu comme un tissu musculaire atrophié », dit Post. « Nous avons besoin de l'améliorer et de l'étirer, mais nous y arriverons. Ce produit sera bon pour l'environnement et permettra de réduire la souffrance animale. Si la sensation et le goût sont ceux de la viande, les gens vont l'acheter ».
Le projet cherche à obtenir des fonds publics supplémentaires pour améliorer la technologie. Il est soutenu par un fabricant de saucisses, Stegeman[1], et a reçu 2 millions de livres du gouvernement néerlandais. L’article paru dans le Times du 29 novembre[2] précise que l’équipe scientifique n'a pas goûté car les règlements de laboratoire empêchent les scientifiques de manger les fruits de leur travail. Apparemment, personne ne s’est battu pour enfreindre le règlement… Mais elle précise que l’on peut espérer produire ainsi des saucisses et autres produits similaires d’ici cinq ans.
Cette expérience néerlandaise suit la création de «filets de poisson » à partir de cellules musculaires de poissons rouges à New York et ouvre la voie à la viande de poulet, de bœuf et d'agneau cultivée en laboratoire.
La consommation mondiale de viande et de produits laitiers devrait doubler d'ici 2050, selon un rapport de la FAO[3], passant de 229 millions de tonnes au début des années 2000 à 465 millions. Du fait de la démographie, bien sûr, mais aussi de l'augmentation des besoins en fonction de l'évolution de la population (plus jeune, plus urbaine, plus grande), de la modification du régime alimentaire et de l’accroissement de la consommation de viande dans les pays émergents comme la Chine ou le Brésil. Ceci pourrait avoir un impact sans précédent sur le changement climatique parce que le réchauffement de l'atmosphère provoqué par le méthane, un gaz rejeté par les animaux de ferme pendant la digestion, est 23 fois supérieur à celui du dioxyde de carbone. L'ONU considère que 18% des gaz à effet de serre mondiaux viennent du bétail.
La Société Végétarienne a réagi avec prudence, le 28 novembre, en disant: «La grande question est de savoir
comment vous pouvez garantir que vous mangez de la chair artificielle plutôt que de la chair d'un animal abattu. Il serait très difficile d'étiqueter pour que les gens fassent confiance. PETA[4], qui défend la cause animale et a organisé, en 2008, un concours[5] doté d’un million de dollars à qui arrivera « à créer de la viande sans tuer le moindre animal » se satisfait des perspectives offertes : «En ce qui nous concerne, si la viande n'est plus un morceau d'un animal mort il n'y a pas d'objection éthique. »
Pas d’objection éthique? Les droits de l’animal seront, peut-être, en progrès mais qu’en sera-t-il des droits humains ? La « création » de viande « in vitro », c’est-à-dire la possibilité pour les multinationales, de générer plus de profit en contrôlant la genèse même de la viande, ou de n’importe quel produit animal jusque là à peu près intègre est une menace supplémentaire pour l’équité et la qualité nutritionnelles ainsi que pour la transparence des pratiques. Effectivement, qu’est-ce qui pourra à coup sûr nous garantir l’origine et le processus de fabrication d’un steak ? Il faut dire que petit à petit seules les investigations des uns et les révélations des autres nous apprennent ce que nous mangeons car la traçabilité et autres normes du codex alimentarius ne sont trop souvent que des mots sonnants et trébuchants comme leur écho monétaire. Comment croire l’étiquetage quand on doit attendre, exemple choisi parmi tant d’autres, le hasard d’une lecture pour découvrir que le poulet est enrichi aux protéines de porc censées lui donner « du goût »[6] ?
Quand on voit l’état de la viande, les pratiques répugnantes que la filière autorise, et je n’évoque pas seulement la souffrance animale, on peut s’attendre à tout si l’agro-alimentaire a le contrôle total sur la création du produit…
[1] Un coup d'oeil? Cliquer ici.
[3] Voir ici, sur le site de la FAO.
[4] People for Ethical Treatment of Animals (les personnes pour un traitement éthique des animaux).
[5] Concours organisé par PETA.
[6] Toxic Food : Enquête sur les secrets de la nouvelle malbouffe, Wiliam Reymond, octobre 2009, Flammarion.
Date de création : 02.12.2009Dernière modification : 02.12.2009
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